Il y a des fois ou les interview sont ridicules, dommage que j'illustre cela avec un de mes hebdomadaire préféré, Mariane, mais je n'en lit pas beaucoup d'autre.
J.-D. Lévy: «L’électeur centriste est un mythe»
Comme le soulignent plusieurs commentaires, affirmer que l'électeur centriste est un mythe a partir d'arguments aussi pauvre et surtout avec une définition aussi limitée de l'électeur centriste est attristant. Cela ne donne pas beaucoup de crédibilité au propos de ce monsieur Jean-Daniel Lévy, présenté comme politologue. A moins que cela provienne de la journaliste, Vanessa Schneider, qui a force de vivre à l'air du zapping, s'est contentée de 2 ou 3 questions sans profondeur pour faire son papier.
En effet, en tant que militant, donc citoyen engagé, chaque fois que je regarde un peu les questions posées dans un sondage d'opinion, je constate systématiquement que les grilles d'analyse des sondages sont orientées pour faire émerger des tendances prédéfinies et non pour capter des tendances nouvelles. C'est intrinsèque au procédé du sondage, le problème c'est que ce sont les outils de référence pour capter l'opinion, au dépend de toutes les autres méthodes, trop longues et couteuses, donc délaissées.
C'est ainsi que la lecture du phénomène Bayrou en 2006/2007 était complètement biaisée par les habitudes des sondagiers, qui s'acharnaient à vouloir le faire rentrer dans une case alors qu'il représentait une orientation politique nouvelle. La même chose a été observée avec Daniel Cohn Bendit, dont le caractère d'ovni politique a mis des années a être classifier. Et maintenant qu'ils sont l'un et l'autre classifiés, impossible de les sortir de ces cases.
Je vous renvoi aux deux commentaires repris ci dessous, en réponse à l'article[1] de Mariane2:
2.Posté par Frédéric LN le 18/11/2010 18:38
Avec tout le respect que je dois à mon collègue de Harris Interactive, il y a comme un problème. Comment peut-on avoir un chiffre aussi précis que "6 à 8%" avec une définition aussi floue que : "Ce qui les distingue de l’électorat de droite traditionnelle c’est qu’ils sont beaucoup plus décentralisateurs et qu’ils ont une plus grande dimension d’humanisme social." ?
Il y a sans doute bien plus de 6 à 8% des Français qui, par rapport à la "droite traditionnelle" (elle-même à définir en notre époque sarkozyste), sont "plus décentralisateurs et ont une plus grande dimension d’humanisme social."
En incluant une forte proportion de réponses au pif, car je pense qu'il y a bien 60 à 80% des Français, dont moi-même, qui se demandent ce que peut signifier aujourd'hui être "décentralisateur" et avoir une "grande dimension d’humanisme social"... Ce qui fait plutôt jargon politologique, que points de vue d'électeurs, amha.
6.Posté par Michael Specht le 18/11/2010 19:13
@2 Frédéric LN : Votre remarque illustre à merveille la difficulté rencontrée par les analystes pour cerner le militant centriste paradigmatique. Le titre même de l'article est révélateur, il tente de désigner au-delà du réel quelque chose qui pourtant se manifeste dans le réel. D'ailleurs le titre est faux, il faudrait plutôt parler de fantaisie (fantasme conscient).
Cette difficulté à identifier l'électeur centriste vient moins, à mon avis, de son inexistence que d'un biais d'analyse. Car généralement l'analyste présuppose (et fabrique) l'existence d'un électeur type correspondant à un parti politique type. L'électeur de droite sera de droite parce qu'il pense et agit selon une idéologie qu'il retrouve dans le parti de droite, idem pour l'électeur de gauche. Et cet électeur-repère, type, est doté d'une possibilité d'alternance à 10 %, suffisamment pour qu'on puisse alterner entre une victoire de gauche ou de droite.
Or cette conception de l'électeur-type fait peu de place à la psychologie individuelle, différentielle, qui veut qu'un individu ait la possibilité de retrouver des aspirations qui ne sont ni strictement de droite, ni strictement socialistes dans un parti qui en fait sa doctrine. Ainsi il n'y aurait ni électeur de gauche, ni électeur de droite, mais un électeur tout court qui vote selon l'inspiration du moment, plus que par conviction politique. Et c'est ce qui produit les bizarreries qui surprennent souvent les analystes politiques, les sondages !
Actuellement nous vivons une époque où les repères classiques éclatent et se dispersent. Le néocapitalisme se fait phagocyter par l'industrie strictement financière, l'internet donne l'accès à une information instantanée et à une multiplication d'analyses plus ou moins pertinentes, qui ne laissent plus de place au recul. Le socialisme qui luttait contre des inégalités évidentes ne sait plus offrir l'argument dichotomique qui permettait de se dire de gauche ou de droite. La solidarité ne va plus de soi devant la foultitude des situations, les valeurs altruistes se confrontent à la multiplicité et la complexités des situations qui jettent à la figure une réalité diaprée, tandis que nous pensions en noir et blanc.
Tout ça pour dire que l'électeur contemporain vit dans un monde où plus rien n'est aussi évident qu'avant. Le gréviste n'est pas systématiquement légitime, l'immigré n'est pas systématiquement victime, le riche n'est pas systématiquement méchant, le pauvre n'est pas systématiquement gentil, l'information qu'on nous donne sème le doute, le politique ne trouve pas de solutions... Donc on vote pour celui qui propose un langage clair !
Nicolas Sarkozy s'exprimer par des mots faciles, réduisait le monde au noir et blanc, donc 53 % ont voté en sa faveur. François Bayrou disséquait les trompe-l'œils argumentaires, rendant clair les discours trop nets Sarkozy-Royal) pour être vrais ou trop flous (Aubry...) pour inspirer confiance. Donc il a eu du succès, au moment où on avait besoin d'y voir clair.
Cerise sur le gâteau, Daniel Cohn-Bendit a le don de clarifier avec un vocabulaire simple des situations complexes, sans pour autant user de phrases obscures. Il admet cette réalité diaprée, met à jour a langue de bois, et porte une couleur centrale (vert, quasi centre du spectre visible), ce qui lui a donné le succès précédent.
Il n'y a donc plus majoritairement d'électeurs correspondant à une catégorie identifiée, ce sont des électeurs inspirés, en attente, qui papillonnent. Ils vont certainement à un moment donné se fixer à une idéologie qu'un analyste pourra enfin catégoriser, mais cela demande qu'une personnalité politique sache à son tour identifier précisément ce à quoi ces électeurs aspirent, et en construise une idéologie cohérente et « pliticable », c'est-à-dire qui puisse être mise en application par une politique donnée.